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Frédéric Rouvillois est professeur de droit public et auteur de nombreux ouvrages politiques. Son dernier ouvrage, Etre ou ne pas être républicain (Cerf, 2015), revient sur les fondements de la République.

Le gouvernement actuel semble particulièrement favorable à l’accueil des étrangers. Pourtant, la République n’a pourtant pas toujours été délicate à l’égard des primo-arrivants[1]. L’accueil de l’autre dans le cadre de la République : est-ce un mythe ?

La République en France et les différents régimes républicains ont toujours manifesté une sorte d’universalisme à géométrie variable. On donne assez facilement dans l’universalisme lorsque « tout va bien ». Prenons l’exemple de la Révolution française : à ses débuts, elle se veut particulièrement accueillante à l’égard de l’étranger…On applaudit aux démonstrations délirantes du baron prussien Anacharsis Cloots, un rallié à la Révolution qui se proclamait orateur du genre humain et se vit bientôt propulsé à la Convention et à la Présidence du club des Jacobins.

Mais à partir du moment où la République se sent menacée, où la guerre est aux frontières,…, les choses changent. Ainsi, la Ière République, qui initialement, était très ouverte à l’étranger, change son fusil d’épaule et devient d’une « xénophobie patriotique » (Mona Ozouf) frappante. En témoignent les procès révolutionnaires, dans lesquels le fait d’être un étranger constituait une circonstance aggravante…

Cet état de fait montre bien que la République ne sait absolument pas où elle se situe à ce niveau-là. Les républiques suivantes, notamment la IIème et IIIème ne feront pas autres choses. Ainsi, la loi de 1889, sur la Nationalité, remet en cause la règle édictée au code civil en 1804, remplaçant droit du sang par droit du sol pour des raisons tant démographiques[2] que politiques[3]. Sous la IIIe République, entre l’armistice de 1918 et la 2nde guerre mondiale, on adopte des comportements restrictifs, hostiles à l’étranger, notamment avec l’élaboration du «grand fichier ». Celui-ci recensait tous les ennemis potentiels de la République (officiers catholiques) mais également les étrangers. Des règles spécifiquement conçues pour les étrangers sont établies, qui font fi de tout ‘’universalisme’’ républicain. Et de fait : le responsable d’un tel travail est René Bousquet, le futur secrétaire général de la Police de Vichy, qui poursuivra son œuvre durant la 2ème guerre mondiale.

Il en va de même pour la IVème République. Si de prime abord, on en garde le souvenir d’un gouvernement ouvert à l’étranger, ce ne fut pas le cas. Dans le préambule de la Constitution de 1946, la souveraineté internationale semble primer sur le droit français, y compris constitutionnel. Sauf que c’est dans son cadre que vont se perpétrer les massacres à Madagascar (1947) et qu’un statut discriminatoire à l’égard des Musulmans se dessinera peu à peu dans les départements français d’Algérie.

En somme, parler d’une République d’universalisme, d’ouverture à l’autre, promotrice de l’individu à la manière dont l’envisageaient les Révolutionnaires, n’est pas juste. En outre, c’est oublier que la Révolution faisait l’impasse sur une grande majorité de la population : les femmes. Se déclarer universaliste et fermer les bras à la moitié de sa population nationale est totalement paradoxal. Enfin, évoquer une tradition républicaine de l’universalisme n’a pas de sens : l’universalisme a été professé par d’innombrables régimes qui n’avaient rien de républicain. On songe à ses précédents, tel que l’universalisme chrétien ou païen. Bref, le terme de « République » est un label collé artificiellement sur ce principe.

Vous semblez situer la naissance de l’alliance République-laïcité fort tard, arguant que l’épithète « laïc » n’est accolé au terme de République qu’au vote de l’amendement n°34 de Hervé et Fajon (21 août 1946, à l’issue de son inscription à la Constitution). Estimez-vous dans ce cadre que la loi de 1905 ne constitue qu’un leurre, sorte d’écrin fallacieux dans lequel les membres de la commission hostiles au Christianisme avaient trouvé là une tribune ?

Il faut avant tout considérer que la loi de 1905 comportait beaucoup moins d’accents anticléricaux que la politique menée sous le gouvernement d’Emile Combes. On peut citer à ce propos l’affaire des fiches, délation organisée par l’Etat avec l’appui des loges maçonniques locales en vue de sanctionner les officiers catholiques et de projeter des anticléricaux aux postes importants. Ce mode ‘’d’élection’’ eut de lourdes conséquences par la suite, sur la qualité de l’encadrement militaire. Suite à la révélation de ce système, le gouvernement de Combes se verra dans l’obligation de démissionner. C’est dans le cadre du gouvernement suivant que fut adoptée la loi de 1905.

A l’époque de la loi de 1905, le gouvernement est bien moins radical. Aristide Briand, rapporteur de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, indique que son projet s’inscrit dans la vieille tradition du gallicanisme. Il va jusqu’à se référer à saint Louis et Philippe le Bel ! Cette loi de 1905, dont on célèbre l’importance aujourd’hui avec une espèce d’illusion d’optique, est en retrait par rapport aux prétentions anticléricales du régime précédent. Cette loi n’a pas tant ce type de prétentions anticléricales du gouvernement précédent, qui souhaitait aller beaucoup plus loin, jusqu’à abolir les ordres religieux. A cet égard, il est particulièrement intéressant de noter qu’en 1946, lorsque les députés communistes Fajon et Hervé déposent l’amendement visant à introduire, au sein de ce qui deviendra la Constitution de la IVe République, le mot laïcité dans la titulature de la République, ils ne font pas référence à la loi de 1905 ; s’ils évoquent la tradition républicaine en matière de laïcité, ils be citent que l’œuvre accomplie au XIXe siècle.

Au XIXe, le terme de laïcité est peu utilisé ; en revanche, lorsqu’il est cité, il comporte un caractère combattif. En témoignent notamment la publication du journal Religion laïque (1880) ou l’article de Ferdinand Buisson, en 1904, dans la Revue parlementaire. Il y avait édité un article nommé « la laïcité intégrale », sorte de clin d’œil appuyé à Maurras et son nationalisme intégral. C’est cette laïcité brandie en étendard, qui n’est plus neutre et souhaite mettre au pas la religion…

Il faut donc bien comprendre que loi de séparation et laïcité sont deux concepts très différents : la loi de 1905 a une dimension assez neutre et laisse les religions se développer à l’échelle individuelle. La laïcité a une dimension beaucoup plus agressive ; le fait que Fajon n’ait pas cité cette législation est particulièrement significatif. C’est volontaire : pour lui, parlementaire communiste, athée, il faut que la loi porte son propos plus loin que la séparation.

Toute élaboration de culte parallèle est donc vouée à l’échec ?

Aujourd’hui, il y a un besoin de sacré… La civilisation est en quête de repères, ce qui explique la passion suscitée par le Pape François, les mouvements pentecôtistes, les conversions à l’islam,… Les étoiles du ciel ne se sont pas du tout éteintes ; elles répondent à un besoin plus profond que jamais…. Est-ce que la République et une religion républicaine pourraient répondre à ce besoin ? A priori non. Robespierre, avec son culte de l’Etre Suprême, ou la IIIe République avec ses cérémonies républicaines du 14 juillet, ont tenté cette substitution factice. Cette volonté de récupérer les cultes, les habitudes et les lieux communs de la sacralité au profit de la République, est grotesque et ne pourra jamais constituer une religion de substitution.

 

[1] On pense aux soupçonneux de la IIIe République, au régime de Vichy, aux suspicions vis-à-vis de l’étranger à l’issue de la guerre d’Algérie. Voir Rouvillois, Frédéric, Etre ou ne pas être républicain, Cerf, 2015, p.84.

[2] Le déficit démographique français est alors assez prégnant.

[3] Car on estime que les étrangers, notamment les Italiens fraîchement arrivés sur le territoire français, devaient également faire leur service militaire.

aloysia biessy