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Au dernier numéro de la revue Constructif, mise à l’honneur de la genèse de la politique de la ville en France. Quels ont été les objectifs et les évolutions au cours des quarante dernières années ? Les auteurs de la parution tentent de faire le bilan des réussites et des échecs en ce domaine, à l’aune de la comparaison avec les voisins étrangers

I. Politique de la ville : quels exemples à l’échelle mondiale ?

A) Le modèle anglo-saxon : du Royaume-Uni aux Etats-Unis

 

Au cours des soixante dernières années, le renouvellement urbain a connu plusieurs phases au Royaume-Uni. En ce qui concerne le logement, le pays s’est surtout démarqué par le développement des moyens visant à accroître l’activité économique et bâtir des économies locales durables. Entre 1950 et 1985, près d’1,5 million de logements ont été détruits en Angleterre et au Pays des Galles ont été démolis et remplacés par des immeubles de grande hauteur ou des lotissements peu élevés et peu denses : une disposition qui a permis d’améliorer les conditions de logement mais particulièrement traumatisant pour les populations citadines. Dans les années 1970, on commençait à mettre en place des projets de rénovation et de réhabilitation. Une politique rénovation urbaine dont on s’est rendu compte qu’elle permettait de s’attaquer aux graves problèmes de désindustrialisation massive. Les politiques se sont donc orientées vers des interventions à beaucoup plus grande échelle, via la création d’emplois et de services urbains. Pour parvenir à telles rénovations, seize sociétés ont été créés par le gouvernement britannique, comme la London Docklands Développement Corporation. Ce sont des sociétés de développement dont la plupart a été dissoutes dans les années 1990 : seules trois ont été créées après l’an 2000. Aujourd’hui, on cherche non seulement à améliorer ou à remplacer les logements sociaux existants, mais aussi à bâtir plusieurs milliers de nouveaux logements au cours de la prochaine décennie. On s’intéresse à savoir si les politiques de territoires ont été plus efficaces que les politiques plus génériques.

Sous la présidence de Barack Obama, la rénovation urbaine a fait l’objet du programme intitulée « Choice Neighborhoods », visant à réconcilier attractivité territoriale et équité sociale. L’administration Obama part du constat qu’il convient de proposer des solutions coordonnées pour traiter des problèmes interdépendants. Comme le projet précédent « Hope V », les objectifs cardinaux de déconcentration de la pauvreté et de mixité ont été conservés. « Choice Neighborhood » opère un rééquilibrage significatif en apportant des garanties aux habitants originels et en intégrant les dimensions sociales, éducatives et économiques du processus de changement, même si cela ne constitue guère une disposition satisfaisante pour modifier la trajectoire socio-économique d’un grand nombre d’habitants.

 

B) Du Pays-Bas à l’Allemagne : le modèle septentrional

 

Pendant deux décennies (1990 et 2000), les Pays-Bas se sont engagés à intégrer les quartiers défavorisés et leurs habitants par des actions sociales ciblées et des investissements matériels à travers la mise en place d’un ensemble de politiques urbaines. Les « quartiers à problèmes » ont été mis de côté en raison de la peur d’une société divisée à leur égard. De 1990 à 2012, de nombreux programmes successifs ont été lancés au Pays-Bas, comme à Bijlmermeer (Amsterdam), où un renouvellement urbain complet de ce quartier a été effectué. Mais en 2008, l’arrêt du financement de ce type de politiques concentrées sur des zones déterminées a été prononcé, du fait de la grave crise financière et budgétaire. Aujourd’hui, on constate qu’il s’est avéré difficile pour ces projets de se frayer un chemin à travers la bureaucratie étatique et les réglementations officielles. C’est peut-être la raison pour laquelle les décideurs locaux se sont progressivement éloignés de ce modèle.

Contrairement au Pays-Bas, il n’existe pas de politique de la ville au niveau central et appliquée localement en Allemagne. Pour l’éducation comme pour la rénovation urbaine, on y exerce le principe de subsidiarité. Il convient au législateur de veiller et « garantir l’équité des chances de tous les citoyens et d’assurer les conditions de vie équivalentes sur l’ensemble du territoire ». Ce sont donc les seize Länder qui, grâce au principe de subsidiarité, sont seuls souverains.

C) Singapour : la centralisation asiatique

 

Depuis son indépendance en 1965, Singapour a été pensée comme une « smart city » ou plus encore comme une « smart nation », si l’on en croit le magazine. C’est une ville au confluent d’une multitude d’activités, très tôt embarquée dans la révolution numérique grâce à des politiques publiques innovantes. Le fruit d’une planification ou « d’une pensée globale » centralisée. De plus, habitat, travail et transport sont harmonisés de manière efficace. Ses fameux arbres artificiels concentrent les fonctions de collecte de l’eau de pluie et de l’énergie solaire, de climatisation, de traitement du Co2 et d’agrément. Un exemple à suivre, selon les journalistes de la parution, qui démontrerait, « que l’intelligence d’une ville et sa capacité à croitre de manière organique et de former un écosystème cohérent, économiquement et politiquement, est [la preuve de sa capacité] d’évolution ».

 

II. Quelles solutions pour la politique de la ville ?

 

A) Favoriser le maintien de « la mixité urbaine »

 

La France est confrontée à une transition de grande ampleur en matière numérique, économique, écologique ou culturelle. « Troisième révolution industrielle » ou « nouvelle Renaissance » sont les termes appliqués à cette période de mutation. Avec 80% d’habitants en ville, la France est devenue urbaine. Deuxième révolution de taille : l’agrandissement des failles territoriales. La question sociale qui en découle devient donc largement territoriale, conséquence des évolutions économiques qui transforment en profondeur le paysage. La Seine-Saint-Denis connaît, par exemple, de nombreuses difficultés en ce sens : centres villes dégradés, chômage, pauvreté. Face aux inégalités sociales et territoriales croissante, deux questions se posent: comment permettre la répartition de la création de richesses issue des métropoles sur le territoire et comment permettre aux autres territoires isolés socialement et géographiquement, de créer leur propre dynamique de développement? La croissance dépendra de la puissance des métropoles, mais aussi de la qualité des réseaux territoriaux, avec des pôles de développement reliés. Pour les auteurs de la parution, il est nécessaire de permettre le maintien de la mixité urbaine et stabiliser les personnes qui, dans un parcours ascendant, voudraient quitter les lieux. Il est nécessaire de prêter de l’attention aux besoins des classes moyennes pour éviter leur départ. De plus, il faut refonder la politique de la ville autour de « projets de territoire », construits et partagés par les habitants, dans une optique de développement du bien-être des habitants. La SNCF, par exemple, part du principe qu’une entreprise doit être en phase avec la société au sein de laquelle elle évolue et doit refléter la diversité en allant chercher tous les talents partout où ils se trouvent. Elle favorise la mixité sociale comme un enrichissement et inscrit l’égalité des chances comme une de leur valeur. De plus elle intervient dans le collège et le lycée, via des partenariats, afin de soutenir l’éducation et la formation des jeunes des quartiers prioritaires. Ceci permet de recueillir des candidatures qui ne seront pas parvenues sinon et d’attirer de nombreux talents qui auraient pas été détectés par les vois habituelles en recrutement. L’association Nos quartiers a développé une méthode d’insertion professionnelle fondée sur le parrainage de jeunes diplômés des quartiers défavorisés par des cadres d’entreprises. Leur objectif est de donner un coup de pouce aux jeunes qui ont fait le choix de miser sur les études pour connaitre une forme d’ascension sociale et auxquels ils peuvent apporter une connaissance des codes de l’entreprise. Depuis leur création en 2006, ils ont accompagné près de 35 000 jeunes diplômes grâce à plus de 9 000 parrains et marraines.

 

B) Favoriser les leviers économiques

 

En ce qui concerne l’entrepreneuriat, Mode Altrad part du constat qu’il faut donner envie de croire en soi et son projet et d’identifier les difficultés spécifiques de créateurs potentiels issus de territoires fragiles afin d’apporter des réponses adaptées pour lever les freins à l’intention entrepreneuriale et au passage à l’acte. De plus il pense que l’entreprenariat c’est d’abord et avant tout une question de volonté plus que de diplôme ou d’âge et qu’il ne faut pas se laisser décourager, surmonter les obstacles et savoir se remettre en question.

Les institutions, collectivités et entreprises doivent se mobiliser collectivement pour améliorer le développement économique dans les quartiers défavorisés et réduire de ce fait un taux de chômage élevé, particulièrement chez les jeunes. Il est nécessaire d’établir une gouvernance nouvelle associant plusieurs acteurs comme les services de l’État, les élus, les services des collectivités territoriales et locales et d’autres dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi des projets, sans omettre leur évaluation, afin de responsabiliser chaque partenaire dans le cadre de ses compétences respectives. Si on part du constat que le développement économique est étroitement lié à la présence des entreprises dans les quartiers, leur création et leur développement ne vont pas de soi et nécessitent, plus qu’ailleurs, un accompagnement et un environnement adéquats.

 

C) Lutter contre la pauvreté

 

L’Association nationale des Compagnons bâtisseurs, présidé par Jean-Paul Lebas, a placé le développement de la capacité d’agir individuelle et collective des habitants au centre de ses actions de lutte contre la pauvreté et l’exclusion dans le domaine du logement. De plus en plus d’acteurs de la société civile considèrent que le croisement des savoirs et des pratiques permet d’augmenter les compétences de chacun et ainsi de mieux identifier les moyens d’agir contre les situations d’exclusion et de pauvreté. L’auto-réhabilitation accompagnée (ARA) est un dispositif qui favorise le développement de la capacité d’agir des habitants les plus fragilisés, à l’opposé de toute démarche d’assistanat. Son association propose que le développement de la capacité d’agir individuelle et collective figure désormais comme un objectif prioritaire dans l’élaboration de toute nouvelle politique publique.

 

Conclusion

 

La politique de ville n’a pas réussi à débarrasser les quartiers prioritaires de la violence qui les mine. La restauration de l’ordre nécessite l’exercice d’une volonté politique déterminée, l’abandon du « tout-social » et l’éradication de la corruption. En France, 56 quartiers sensibles de non-droit sont pointés du doigt. Ce sont des quartiers où règnent les bandes et la délinquance avec des faits de violence urbaine, donnant lieu à des fusillades ou des règlements de comptes et trafics en tout genre. La politique de la ville échoue dans sa primordiale dimension sécuritaire. Seule la décision politique permettra une mutation, de la rénovation du bâti au combat contre le chômage de masse à l’abolition de la corruption dans les quartiers.

Cet échec fait écho aux thèses du géographe Christophe Guilluy, qui souligne dans sa série d’ouvrages[1] l’existence de deux France. Celle, d’abord, des grandes métropoles, où la nouvelle bourgeoisie urbaine prospère et s’accommode à la mondialisation galopante. Celle ensuite, de la périphérie, victime de la désindustrialisation et de l’insécurité, tant physique que culturelle, liée à l’immigration massive. C’est cette dernière qui aurait dû, selon l’auteur, s’exprimer dans les suffrages à l’issu de l’élection présidentielle. Car avec près de 60% de personnes vivant en ces périphéries sinistrées, la seconde France est bien majoritaire. Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron pourtant, on s’interroge sur la validité de l’analyse. L’intéressé y répond partiellement, soulignant que Macron « préservera l’essentiel [du système] mais [que celui-ci] en sortira fragilisé ». Pour l’auteur de la France périphérique, « si rien n’est fait, Marine le Pen ou un autre candidat contestant le modèle dominant sous une autre étiquette gagnera en 2022, si ce n’est en 2017. On est à un moment de basculement. Si la France d’en haut ne fixe pas comme priorité le sauvetage des classes populaires, elle est condamnée »[2].

 

Source: Constructif, Politique de la Ville: des pistes de progrès (Mars 2017)

[1] La France périphérique ; Fractures françaises ; Crépuscules de la France d’en Haut.

[2] Le Figaro, Christophe Guilluy, l’homme qui avait tout vu. Alexandre Devecchio.

aloysia biessy