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L’excédent démographique naturel que connu la France métropolitaine il y a dix ans (+ 285 480 personnes) constituait un record, dont le plafond n’avait pas été atteint depuis 1973. Exception au sein de l’Union Européenne, la France a longtemps été en état de croissance démographique du fait de cet excédent.

Selon Laurent Chalard, l’augmentation de la population des autres pays de l’Union Européenne était essentiellement le « produit de l’excédent migratoire », à l’instar de la population italienne et l’Allemagne. De son côté, la France était saluée par la sphère médiatique nationale, sa dynamique démographique se posant comme une garante de l’avenir économique du pays. En une décennie, le solde naturel s’est affaissé, ne comptant, selon les chiffres provisoires, qu’environ + 180 000 personnes en 2016. De même, la fécondité a chuté, ne comptant plus que 1,9 enfant par femme, tout comme le nombre de naissances (760 000 en France, pour l’année 2015), passé sous le seuil des naissances anglaises (777 000).

Quelles sont les raisons de ce ralentissement démographique ? Prenant le parti d’étudier les deux facteurs (solde naturel et solde migratoire) à l’origine de l’évaluation démographique national, Laurent Chalard revient sur une situation française qui semble annoncer la fin de cette exception en Union Européenne.

I.  Des variations du solde naturel

Les variations du solde naturel s’observent à l’échelle annuelle ; des pics de réduction ont été constatés en 1976, en 1983 et en 1993. Plus récemment, ce sont les années 2015 et 2016 qui ont enregistré des pics décroissants.

a) La baisse du volume des naissances

C’est d’abord du fait de la baisse des volumes de naissance qu’incombe cette régression ; « entre 2006 et 2016, en France métropolitaine, […] une baisse sensible, de près de 50 000 unités » s’est observée. Le Docteur en Géographie explique ainsi que l’année 2016 devrait se terminer sous le seuil des 750 000 naissances. La situation peut être expliquée par le taux de fécondité qui, s’il n’a que très légèrement reculé, doit probablement son nouveau taux « aux coupes budgétaires dans la politique familiale liées aux politiques d’austérité ». Ce taux ne joue cependant qu’un rôle limité dans la baisse, au contraire de la diminution du nombre de femmes en âge de procréer (soit « l’héritage démographique »), qui entraîne une réduction du volume de naissances.

L’immigration constitue un autre facteur de taille : « les nouveaux arrivants étant jeunes et donc en âge d’avoir des enfants, ils contribuent à augmenter le nombre de naissance, ou tout du moins, dans un contexte de diminution de limiter cette dernière », explique le Docteur. Pour autant, ce dernier n’ose se prononcer sur la teneur exacte de leur rôle, eu égard au « flou sur les flux migratoires » qui rend difficile toute étude sur l’impact négatif que pourrait jouer l’immigration dans la chute du volume des naissances. « De toute façon, de par son ampleur, cela ne serait que marginal », va-t-il jusqu’à constater.

b) Hausse du nombre de décès

Au contraire de la courbe des naissances, celle affectant les décès ne cesse de s’accroître. 570 000 personnes auraient perdu la vie en 2016, si l’on en croit les chiffres provisoires, soit 54 000 de plus que dix ans plus tôt. Météo, épidémies hivernales, … sont les quelques facteurs responsables de certaines années plus mortifères que d’autres.

Ce sont désormais les enfants du baby-boom, qui constituait par définition une génération particulièrement nombreuse, qui arrivent à l’âge moyen du décès. « Mécaniquement, une forte hausse du nombre de morts » s’observe, souligne justement le rapporteur, qui indique qu’il s’agit là du « facteur explicatif majeur de la montée des décès en France ces dernières années ». Dans la perspective de la croissance des décès, l’immigration joue un rôle « marginal », car elle n’augmente que les effectifs des classes jeunes et ne jouera dans ce cadre qu’un rôle important sur le long-terme.

 

II. La difficile évaluation du solde migratoire

a) Des données statistiques contestables

Les données statistiques concernant le solde migratoire sont, contrairement au solde naturel, particulièrement « sujettes à caution », si l’on en croit l’auteur. « Il n’est pas calculé directement, puisqu’il n’existe pas de procédures d’enregistrement systématique des entrées et des sorties du territoire en France, contrairement aux pays disposant de registres de population », explique le Docteur. Le calcul de ce solde constitue donc en une soustraction du solde naturel à la croissance totale de la population constatée entre deux recensements. Laurent Chalard souligne également les irrégularités des chiffres donnés par l’INSEE, en fonction des sources étudiées. Pour exemple, dans les années 1990, l’institut donnait – via l’étude des permis de séjours – un solde migratoire annuel moyen de + 50 000 personnes ; une décennie plus tard, il revenait sur ce chiffre en assurant qu’il aurait en fait été presque nul. Pour autant, l’INSEE n’a pas souhaité opéré de révision de ses allégations passées. En 1999 et en 2006, il a donc instauré une clause d’ajustement pour légitimer des recensements dépassant de beaucoup le nombre d’habitants préalablement trouvés. Aussi, le professeur semble quelque peu sceptique sur les chiffres du solde migratoire donné par l’INSEE, qui inscrit pour 2006, un excédent migratoire de + 115 000 et + 61 000 personnes entre 2013 et 2015.

b) Des entrées non comptabilisées

Les permis de séjour délivrés chaque année ne permettent de comptabiliser que les entrées légales sur les territoires, des personnes non originaires de l’Union Européenne. L’immigration illégale, des ressortissants nationaux ou les migrations intra-européennes, ne sont pas comptabilisés de cette manière. Les entrées n’ayant jamais été si élevées que ces dernières années, Laurent Chalard souligne son doute quant à une éventuelle diminution de l’excédent migratoire. « Etant donnée la crise migratoire des dernières années, tout laisse à penser que l’immigration clandestine s’est renforcée ; les données officielles de l’INSEE semblent peu crédibles […] », insiste le géographe. De même, le comptage des sorties du territoire (qui restent inférieures aux entrées) paraît particulièrement flou, notamment parce que la majorité des personnes recevant le titre du permis de séjour « restent définitivement sur le territoire national », qu’il s’agisse des personnes arrivées par l’intermédiaire du regroupement familial comme sous l’étiquette de réfugié humanitaire.

Conclusion : vers la fin de l’exception française ?

Les projections quant au solde migratoire constituant un exercice particulièrement peu fiable, l’auteur de l’article indique que ce sont davantage les perspectives sur le solde naturel qui permettent de déterminer quelle sera l’évolution de la démographie française pour les prochaines années. Selon le géographe, il semblerait que le solde naturel se rapproche d’année en année de la nullité, l’héritage démographique tendant à se restreindre. « Au mieux, les naissances seront stables, au pire, si le niveau de fécondité venait à se réduire, elles continueront de diminuer, alors que les décès vont eux mécaniquement augmenter quoiqu’il advienne », explique le professeur. Le solde migratoire étant imprévisible, il serait toutefois légitime de penser que la tendance de l’excédent migratoire actuelle se maintienne dans les prochaines décennies. L’auteur souligne toutefois que cette donnée dépendra des choix politiques et qu’il est même à envisager une « accentuation des tensions ethniques [qui] pourrait conduire à l’arrêt pur et simple de l’immigration, voire un déficit migratoire ».

Le géographe propose deux solutions pour inverser la tendance. En premier lieu, la mise en place d’une politique de relèvement de la fécondité, par l’attribution d’aides permettant de stimuler la natalité dans les territoires dépeuplés. La résorption de la crise du logement et la remise en cause de « l’individualisme forcené, peu favorable à la constitution de familles nombreuses ». La deuxième solution portée à l’attention du lecteur est la hausse de l’immigration qui, à défaut de proposer « une croissance endogène », pourrait continuer à « maintenir une certaine dynamique démographique ». Cette deuxième solution lui paraît cependant « peu pertinente », voire « suicidaire sur le plan politique », étant donné « le contexte actuel de tensions ethniques majeures et de crise de l’assimilation à la française ».

 

Source : cet article fait la synthèse de Démographie : vers la fin de l’originalité à la Française, par Laurent Chalard, Docteur en Géographie de l’Université Paris IV la Sorbonne, paru dans la Revue Politique et parlementaire, p.27-33, n°1082, janvier-mars 2017.

 

aloysia biessy