buisson

L’Institut Kairos organisait le 17 février une conférence autour de François Bousquet (rédacteur en chef adjoint de la revue Eléments) et de son dernier ouvrage : La droite buissonnière (Le Rocher, 2016).

On a prêté à Buisson les intentions les plus inavouables. Conseiller du prince ou âme damnée, pygmalion ou gourou… La frontière entre le vice et la vertu est mince en politique. Personnage manipulateur, machiavélique, rusé, charognard doublé d’une tendance à l’espionnite aiguë en plus d’être tout droit sorti d’un passé maurrassien que l’on pensait révolu, l’éminence grise cultive le secret…

On classe Patrick Buisson parmi les anars de droite. Homme de la droite légitimiste, élevé à l’école de la « chouannerie intellectuelle », il se réclame d’une droite de droite et croit à la pérennité du clivage droite/gauche, car il fait encore sens dans les représentations politiques des Français.

Journaliste chez Minute, il milite à l’époque pour une union des droites. Mais ce sont certainement les années LCI (années 2000) qui sont les plus intéressantes. Buisson est en effet une figure unique de « trotskisme de droite », avec un entrisme assumé pour subvertir l’UMP.

 

  1. De quoi est faite la ligne Buisson ?

 

Celle-ci est construite autour de deux volets :

 

– Il y a d’abord le volet politique et électoral : Buisson part du principe (du constat ?) que pour gagner à droite il faut une alliance entre la droite conservatrice et la droite populaire (ce que Guilluy nomme la France périphérique). Jusqu’à Sarkozy, on estime que pour gagner il faut aller au centre. Buisson transgresse ce schéma en promouvant l’idée que l’élection se gagne en réalité au peuple. D’où la prévalence chez lui de la bataille culturelle. Les mythes religieux et historiques sont plus importants que le marketing politique. Pour Buisson, le FN ne peut pas gagner mais l’UMP ne peut se passer de l’électorat populaire, un électorat FN/UMP poreux et favorable aux alliances. Or, la politique tend à l’action, donc à la réussite… Buisson opère la jonction entre le régalien et le populaire bien que l’unité des droites soit impossible par l’incompatibilité qui oppose libéraux et anti-libéraux, souverainistes et mondialistes, identitaires et cosmopolites…

 

Buisson critique vertement l’économisme et sacrifie la question sociale. Seules les thématiques clivantes sont porteuses. Preuve en est : au 1er tour de l’élection de 2007, un tiers des électeurs du FN en 2002 vote Sarkozy, au 2nd tour ils sont deux tiers. La question Le Pen : Buisson connaît bien Jean-Marie. Il admire la puissance de son verbe. Mais, il fait le constat que Le Pen non seulement ne peut gagner, mais que c’est aussi une machine à perdre. Pour lui, seule l’enveloppe, seul l’emballage pose un problème. Les Français plébiscitent le message de Le Pen mais rejette le médium (le personnage Le Pen qui est en permanence dans la surenchère, comme jadis le PCF pour rassurer le cœur de leur électorat). Avec Le Pen, on retrouve la névrose de l’échec qui traverse les familles de droite (exemple : le boulangisme qui ne dure pas dans le temps). Ce qui caractérise ces familles, c’est le refus des compromissions, la recherche de la pureté doctrinale (le contraire du politique, qui est aliénation). Buisson fuit cela, il n’est donc pas d’extrême-droite comme certains le prétendent.

 

– Puis il y a le volet métapolitique et culturel : ce qui passionne Buisson, ce sont les « superstructures » pour parler en termes marxistes. Il est un disciple du gramscisme. Récupérer à son compte l’hégémonie culturelle est impératif chez Patrick Buisson. Cela suppose de mener une guerre asymétrique puisque la gauche est dominante dans les médias, les universités, la culture, les arts… Si aujourd’hui la gauche ne sait plus penser le monde, c’est toujours elle qui règne dans les lieux où se façonne les idées et les discours médiatiques.

Carl Schmitt disait : est souverain celui qui maîtrise la situation d’exception. Est donc souverain celui qui a le pouvoir de contrôler le périmètre de l’interdit. Entre 2005 et 2007, Buisson parviendra à faire reculer le champ de l’interdit en faisant sauter un premier tabou, celui de l’identité nationale dans un pays où la seule identité interdite est l’identité centrale pour reprendre les mots de Samuel Huntington à propos des USA, alors que les identités marginales sont, elles, encouragées (LGBT, minorités raciales, etc.). Buisson s’inquiète que christianisme (religion de la sortie du christianisme), élément central de l’identité nationale se cantonne aujourd’hui à la sphère du privé : le religieux laisse la place à une religiosité personnelle. Or, selon lui, la religion doit s’inscrire dans l’histoire, donc dans la cité. Il n’y a plus de religion si elle n’est plus capable d’unir la société dans un destin collectif. Toutefois, l’Islam nous oblige à repenser la religion comme ciment de la cité. Depuis 10ans il y a un retour du religieux (cf. polémique autour du « christianisme identitaire » suite au livre de Laurent Dandrieu).

 

  1. Bilan 

D’un point de vue politique, le passage Buisson n’a pas changé grand-chose (immigration, dépense publique, etc.). En revanche, d’un point de vue métapolitique, le mouvement des idées penche désormais vers la droite alors que pendant deux siècles, la droite se contentait du style quand la gauche dominait le combat idéologique. Buisson aura réussi à restreindre le périmètre de l’interdit. Mais cela ne fait pas tout. En 2012, les électeurs de Sarkozy ne réélisent pas leur champion à qui ils reprochent de ne pas avoir mis en œuvre le programme pour lequel il avait été élu en 2007 : dire, ce n’est pas faire.

Buisson limite le politique au symbolique. Il fait un constat désenchanté du monde et ne se reconnaît dans aucune des droites. Même chose pour Zemmour ou Villiers. C’est la droite hors-les-murs qui finalement n’a pas abouti. L’offre à droite n’est pas satisfaisante. Fillon s’est appuyé sur l’électorat catholique pour ensuite se tourner vers le grand capital, les assureurs… Marine Le Pen, quant à elle, ne s’adresse qu’aux catégories populaires. Buisson était capable d’unir populisme et conservatisme. Aucun candidat ne l’est aujourd’hui…

 

Interrogations de la salle 

Un auditeur. Etes-vous en contact avec Monsieur Buisson ?

François Bousquet. Notre première rencontre a eu lieu quand il était conseiller du prince, lorsqu’il avait fait paraître Les Années érotiques, brillante somme historique.

Un auditeur. Peut-il y avoir un alignement des planètes populistes ?

François Bousquet. Tout indique que Marine Le Pen ira au 2ème tour. Mais, on ne voit pas comment elle pourrait l’emporter au 2nd tour sans une crise institutionnelle. Pour François Fillon, c’est fini : il a renoncé au conservatisme et à l’électorat sarkozyste. Il est dans une spirale d’effondrement. C’est bénéfique pour… Macron.

Sur la ligne de Buisson. François Bousquet. L’imaginaire politique de Buisson, ce sont les camelots du roi. Mais l’élément central, ça reste le catholicisme social (les grands noms à l’origine de la sociologie). A noter également que Buisson sera davantage marqué par de Gaulle que Maurras ou Barrès, … Il est le plus gaullien des antigaullistes. Il est attaché à la France plus qu’à la forme institutionnelle. Aujourd’hui, l’offre politique ne répond pas à la demande. Le magistère moral de la gauche intimide encore.

Un auditeur. Un Henri Guaino ou un Laurent Wauquiez, peuvent-ils reprendre la ligne Buisson ?

François Bousquet. Guaino est souverainiste alors que Buisson est identitaire. Wauquiez, quant à lui, est un ectoplasme mais aussi un fieffé opportuniste. Par opportunisme, il pourrait reprendre la ligne Buisson à son compte. C’est d’ailleurs ce qu’il fait déjà au Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes.

aloysia biessy