1205916333_de_voogd_christophe

La France est le seul pays à n’avoir pas réformé son Etat-Providence. « Celui-ci, a continué à enfler au point d’écraser le corps social  sous l’accumulation des prélèvements et des normes, tout en sombrant lui-même dans l’impotence, paralysé par son propre poids », souligne Christophe de Voogd, rapporteur de la note Réformer : quel discours pour convaincre (Fondapol). Quelles sont donc les causes de cette inaction durable et paradoxale ?

  • Des efforts trop ténus

 

  1. L’enseignement contre l’art oratoire

Il apparaît qu’une pédagogie de la réforme trop modeste a été contrariée par le discours « média-politique » dominant, comme si le désir de réforme était contrebalancé par une crainte égale. Surmonter cette crainte constitue l’enjeu principal de la prochaine élection présidentielle. Le rapport dénonce de « puissantes forces conservatrices » qui seraient le frein majeur à toute réforme. Pour aller contre cette fatalité, il doit être proposé une parole réformatrice, non pas punitive et sacrificielle, mais positive et prometteuse, fondée sur les valeurs consensuelles de liberté et d’équité.

L’art oratoire demeure une des caractéristiques essentielles de la démocratie. Le propre de la rhétorique, est de reconnaître ce qui est probable et ce qui n’a que l’apparence de la probabilité. La rhétorique, définie comme l’art d’argumenter, s’est trouvée prise depuis son origine entre deux écueils. D’un côté, la vérité absolue la rend inutile, voire suspecte, car on ne discute pas l’indiscutable. De l’autre, le relativisme intégral, où la tentation est grande par ceux qui maîtrisent l’art oratoire d’en faire un instrument de manipulation des esprits. Le déclin de la rhétorique dans l’enseignement est responsable de performances oratoires moyennes de la plupart des hommes politiques, juristes exceptés. Selon Michel Meyer « la rhétorique resurgit toujours en période de crise ». L’art de la rhétorique est « le domaine de l’argumentation est celui du vraisemblable, du plausible, du probable, dans la mesure où ce dernier échappe aux certitudes du calcul ».

  1. Rétablir le dialogue

Pour gérer les aléas inévitables de toute communication, il convient de maîtriser les codes utilisés (à commencer par la langue), les effets propres du canal de transmission (medium) et les connotations dépendant de sa perspective personnelle (horizon d’attente et champ d’expérience). Ces éléments sont autant de facteurs qui conditionnent inévitablement la qualité et les modalités de la réception.

Dans tout débat public, il y a en dernière instance deux solutions proposées ou possibles, le devoir des interlocuteurs étant de les mettre en évidence et de les évaluer. C’est le caractère vraisemblable d’un discours qui emportera la conviction. Ce fait est décisif dans le succès politique : c’est avec son diagnostic de la structure sociale que Jacques Chirac l’a emporté contre toute attente sur Edouard Balladur en 1995. Inversement, Lionel Jospin n’a pas compris que la sécurité serait un thème majeur de l’élection de 2002. Par ailleurs, fort de sa crédibilité sur ce thème de la sécurité, c’est sur le pouvoir d’achat que Nicolas Sarkozy a gagné en 2007. Et c’est sur la thèse « la crise, c’est la faute de la finance de Sarkozy » qu’il a perdu en 2012.

  1. La volatilité de l’électorat redonne tout son sens à l’effort de conviction

 

  1. Un électorat méfiant

Seul un faible nombre de voix requis est nécessaire pour faire basculer l’élection. L’écart des voix recueillis par les deux finalistes aux différents scrutins présidentiels depuis plus de quarante ans le montre : entre 2% et 8% de 1974 à 2002. Un choix différent des électeurs représentant seulement la moitié de cet écart aurait donc inversé l’ordre d’arrivée. A ceci s’ajoute la volatilité croissante d’un électorat qui, depuis 1981, n’a jamais reconduit la même majorité législative, sauf en 2007, ni le président sortant, sauf à l’issue d’une cohabitation où l’essentiel du pouvoir ne lui incombait pas. Enfin, la montée des électeurs indécis est prégnante. Elle s’explique par l’individualisation croissante des sociétés, le déclin des anciennes appartenances et la dépolitisation particulièrement sensible dans la jeunesse. A cela s’ajoutent, depuis au moins le début des années 2000, la « crise de la représentation » et la méfiance massive envers la classe politique, et ce dans toutes les démocraties occidentales.

  1. Convaincre à l’ère de la politique « post-vérité »

La véracité des dires n’aurait plus aucune importance et les assertions les plus saugrenues auraient plus de succès que tous les faits avérés. Cette évolution s’explique en partie, par l’irruption massive des réseaux sociaux dans le débat public. Le présent rapport dénonce la « montée du populisme » et surtout des populistes de droite. Enfin, il invite les médias à s’interroger sur leurs propres rapports au « faits bruts » : critères relatifs, citations tronquées, allégations inexactes, circonvolutions rhétoriques et prolifération des arguments ad hominem, autant de procédés qui caractérisent une démarche partisane.

  • Le public : des Français plein de certitudes ?
  1. Des Français acquis au libéralisme ?

La question de l’auditoire, de son champ d’expérience et de son horizon d’attente est une notion clé des sciences de la communication. Selon le rapport, l’opinion publique serait favorable au libéralisme et plus encore, aux valeurs qui lui sont associées. Lors d’une enquête réalisée en 2016, 59% des Française disent aimer le libéralisme, 81% l’entreprise, 91% la responsabilité, 93% l’autonomie et l’initiative, et même 65% la concurrence. Inversement, l’Etat providence a mauvaise presse auprès de 70% des interrogés et le socialisme auprès de 59% d’entre eux. Plus encore, dans la devise républicaine, c’est la Liberté qui l’emporte (43%) sur l’Egalité (37%) et la Fraternité (20%). Cependant, une certaine « schizophrénie Française », selon le politologue américain Ezra Suleyman, est soulignée par le rapport puisque le capitalisme et la mondialisation sont l’objet d’une méfiance très majoritaire tandis que le service public reste toujours largement préféré à la prestation privée (de 59 à 83% selon les cas). L’ambivalence de la France la rend donc « irréformable ».

  1. Des Français ignorants ?

L’un des freins profonds à la réforme tient d’abord à l’ignorance des réalités et des mécanismes économiques de base par la population française. De récentes études montrent, selon le rapport, que les effets positifs de la mondialisation sont inconnus des Français. En effet, 92% des Français pensent que la pauvreté sur la planète a augmenté ou s’est stabilisée depuis 20 ans, alors que la pauvreté absolue est passée de 44,3 à 12,8 % de la population des pays en voie de développement ou émergents depuis 1980. « Nul doute que l’inculture des Français, aggravée par le « négationnisme économique » de prétendus experts, est l’un des plus sérieux obstacle à la réforme dans notre pays. »

L’ampleur de la « stato-dépendance », partielle ou totale, se mesure aux 5,5 millions de fonctionnaires, aux 2,5 millions d’allocataires du RSA ainsi que par les 2,6 millions de chômeurs indemnisés, les centaines d’agences et d’organismes parapublics (avec 127 milliards d’euros de taxes affectées), les milliers d’associations subventionnées, y compris les syndicats, et l’aide en nature de l’Etat sous forme de fonctionnaires détachés. Voilà qui crée un immense réseau de loyautés contraintes à l’égard du grand distributeur public.

  1. Des Français conservateurs ?

En France, la redoutable combinaison de l’étatisme et de l’égalitarisme, illustré par la récente loi « Egalité et Citoyenneté », transforme la prédiction de Tocqueville en réalité avec l’avènement d’un « despotisme doux » : « Au-dessus [des individus] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer l’homme à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir ». L’incertitude des résultats des réformes est à l’origine des échecs de ces dernières. Selon le rapport, la France est de ces pays où l’on adore afficher un progressisme de principe et une phrasologie révolutionnaire alors que le conservatisme reste puissant.

Face à cela, la Fondation pour l’Innovation Politique souligne que pour convaincre, il faut reformuler les termes du débat car, ainsi que le soulignait Albert Camus : « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Interpeller l’interlocuteur pour renverser ses arguments permet de placer en position défensive celui-là même qui penser mettre en difficulté son adversaire. La technique de la contradiction permet quant à elle d’attaquer une position via quatre angles : la contradiction logique, la contradiction entre le discours et l’action, la contradiction entre les positions soit du même orateur, soit envers divers orateur du même parti. Parmi toutes les techniques de réfutation connues de la rhétorique, la contradiction interne est sans doute la plus la plus redoutable, car: elle détruit non seulement l’argument mais aussi la crédibilité même de l’adversaire.

Le rapport de la Fondation pour l’innovation politique dénonce un changement majeur puisque la diabolisation du Front national dans les médias ne fonctionne plus. Il invite donc le lecteur à s’attarder sur les points de convergence entre le Front national et la gauche comme en atteste « les convergences programmatiques et le vote de plus en plus poreux de leurs électorats respectifs ».Pour convaincre, la rapport préconise finalement de rompre avec un discours d’austérité et de « sacrifices nécessaires » et d’interpeller ce dernier sur ses intérêts propres.

NB : note objective issue du rapport de février 2017 de la Fondation pour l’innovation politique « Reformer : quel discours pour convaincre ? »

aloysia biessy