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1. Dans votre ouvrage, vous vous élevez contre un test anténatal promu par la firme Sequenom, qui permet de « dépister » le 3ème chromosome 21 d’un enfant dans le ventre de sa mère. Moins contraignant, moins dangereux, moins onéreux que l’amniocentèse, il est brandi en étendard par nombre de scientifiques qui bénéficient de tribunes dans les grands médias (France Inter, Le Monde,…). Ce phénomène reflète-t-il la revendication d’une élite patentée ou le test est-il effectivement supporté par l’ensemble du corps médical ?

 
Il y a en effet une pseudo élite intellectuelle, politique et médiatique qui s’accommode fort bien de l’eugénisme des trisomiques et qui le justifie depuis longtemps par trois arguments. Les enfants trisomiques suscitent une forme d’aversion, ils coûtent cher à la société et la technoscience permet de nous en débarrasser proprement. N’en parlons plus, c’est du passé, le progrès a réglé la question, estime cette prétendue élite dont l’idéologie eugéniste « généreuse » – mais oublieuse de l’histoire – ne voit aucun inconvénient à éradiquer « par compassion » une population entière sur le critère de son génome imparfait.
S’agissant du corps médical, au moins de la partie qui est concernée par l’anténatal, c’est plus ambigu. Il est largement acteur du phénomène et il l’accompagne sans broncher. Il y a donc des propagandistes et des acharnés du dépistage systématique des trisomiques qui mettent un point d’honneur à n’en faire naître aucun. Mais je considère que le corps médical est aussi une victime. Le politique, discrédité et devenu impuissant, fait jouer à la médecine une partition qui n’est pas la sienne : réenchanter la société par les promesses du scientisme et du marché. Sous cet aspect, la médecine qui accepte de donner la mort ou de fabriquer la vie a consenti à être instrumentalisée mais elle finira par payer cher cette soumission.

 
2. A l’heure où l’avortement est considéré comme un acte sanitaire, l’aboutissement de ce test antenatal est érigé en remède salvateur – tout en empêchant aux enfants atteints de trisomie 21 de voir le jour. A l’image du planning familial, qui promeut l’avortement à grands renfort de subventions étatiques, pensez-vous que nous assistions dans les prochaines années à de véritables campagnes médiatiques promouvant cette forme d’eugénisme ?

 
Ce n’est pas impossible si les autorités morales, le monde politique et le secteur de la santé continuent à abdiquer leurs responsabilités. Quand les principes ont disparu, c’est l’argent qui décide. Or l’enjeu financier du dépistage magique, sûr et sans bavure est considérable. Selon le Comité consultatif national d’éthique, diagnostiquer 100 % des enfants trisomiques avant la naissance couterait 1 milliard € si la sécurité sociale l’achetait pour le proposer à toutes les femmes enceintes. Elle n’est pas contre mais il faut que les prix baissent. C’est ce qui se passe actuellement. La concurrence joue entre plusieurs firmes qui fabriquent ce nouveau test. On le constate dans les publicités qu’elles passent dans les médias. Quand son prix sera acceptable, la France remboursera le nouveau test de la trisomie, comme elle remboursera les suivants. Le marché semble irrésistible à nos sociétés qui sont en état d’aplasie.

 
3. Quel est le rôle de l’Etat dans ce que vous semblez désigner comme un « tri sélectif de l’humain » à la naissance ? Vous indiquez dans votre ouvrage : « L’extension de cette partie d’humanité est le fait d’un eugénisme efficace, vendu par des marchands, acheté par l’Etat et mis en oeuvre par la médecine ». La démarche de l’Etat comporte-t-elle un caractère conscient, dictée par une idéologie dans l’air du temps, ou s’inscrit-elle dans le tourbillon effervescent d’un marché devenu incontrôlable ?

 
C’est ce chaînage à la fois idéologique et mercantile que j’ai voulu montrer dans mon livre et qui me semble parfaitement illustré par le cas du dépistage de la trisomie. Tout se passe comme si nous étions soumis à une fatalité, celle de l’arrivée de nouveaux produits de la technoscience dans un contexte de mondialisation, d’abandon de souveraineté et de totale indifférence morale, voire de matérialisme assumé. Nous sommes malades d’une fièvre de l’avoir greffée sur une anémie de l’être. Au bout d’un certain temps, on ne sait plus qui est conscient de quoi… Quand le député Dussopt se demande pourquoi il reste encore 4 % de trisomiques diagnostiqués qui ne sont pas avortés, on se demande s’il a réfléchi avant de parler. Quand le Pr Jean-Didier Vincent hurle au micro de France Inter que les trisomiques sont un poison pour les familles, on s’interroge sur sa lucidité. Quand le Conseil supérieur de l’audiovisuel censure une vidéo où des trisomiques remercient leurs parents de les avoir rendus heureux, on a des doutes sur son honnêteté. Ce que nous vivons est le résultat d’une démission philosophique, culturelle et éducative de la droite en général qui, depuis la fin de la guerre, a laissé systématiquement les rênes à la gauche en ces matières. La collusion libérale-libertaire est un couple résolument complémentaire. Nous pourrons nous en remettre mais il faudra autant de temps pour reconstruire que pour démolir : soixante-dix ans. A condition de commencer maintenant.
4. « On traque désormais le malade et non plus la maladie », indiquez-vous dans la première partie de votre ouvrage. C’est pour vous la conséquence inéluctable de l’aboutissement du transhumanisme, qui œuvre dorénavant au grand jour. Quelle est la place tenue par le positivisme dans le développement fulgurant de cette vision de l’homme ?

 
Le transhumanisme part du constat que l’homme est une expérience ratée. Il se donne alors comme but de dépasser la nature humaine en parvenant à « augmenter » l’homme par la convergence de différentes technosciences, ce qui deviendrait possible aujourd’hui : les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives. Et l’on rentrera dans le transhumanisme le jour où l’intelligence artificielle prendra le pas sur l’intelligence humaine. Evidemment, si l’on accepte l’idée de l’homme « augmenté », on est obligé d’accepter celle d’homme « diminué ». C’est pourquoi avant de parvenir à l’homme « augmenté », ce qui demeure largement une illusion, il est tentant de commencer par éliminer l’homme « diminué », ce qui est beaucoup facile et que nos législations s’efforcent d’autoriser avec de plus en plus de succès. En réalité toute l’industrie procréatique est une anticipation du transhumanisme, de même que les programmes eugénistes d’avortement et d’euthanasie. Le dépistage de la trisomie est une matrice du transhumanisme.
Effectivement, le positivisme – notamment juridique – qui ne reconnait pas de norme supérieure à celle de la loi permet tout. Chaque majorité parlementaire de rencontre – qui est en réalité le plus souvent minoritaire dans le pays – impose sa vision et sa définition de l’homme, de la société, de la famille, de l’enfant, du handicapé, de l’embryon, de la vie, de la mort… Nous vivons dans un arbitraire et une insécurité complète. Vous avez anthropologiquement tort si vous êtes parlementairement minoritaire.

 

 
5. Il semblerait que les velléités de la firme Sequenom soient revendiquées. Je cite son président directeur général, Harry Stylli : « Nous voulons être le prochain Google pour le diagnostic moléculaire et la médecine personnalisée » (p.31). Pour autant, l’importante croissance du chiffre d’affaire de l’entreprise et la demande (ndlr. « Le test réalisé par Séquenom … est un succès. Les commandes affluent » (p.30)) s’intensifient. Est-ce là l’effet de ce que dénommez l’éthique inversée forgée par ce type d’entreprise ?

 
La firme Sequenom a basé le développement de son affaire sur le fait que le dépistage de la trisomie était « un mal nécessaire » d’une part et qu’il était « une importante opportunité de marché » d’autre part. Pourquoi un mal nécessaire ? Parce que le dépistage de la trisomie entraîne l’avortement dans la quasi-totalité des cas. On est donc en face d’un marché objectivement porteur de mort mais qui rapporte d’autant plus qu’il est efficace. C’est ce que j’ai décrit dans mon livre comme « une rente indexée sur un génocide continu ». Plus on élimine de trisomique et plus ça rapporte. C’est la première fois dans l’histoire des sociétés occidentales qu’une politique dite de santé rend mortelle une maladie qui ne l’est pas et cela pour des raisons aussi idéologiques que lucratives. Je le dis aux tenants de l’ultra libéralisme le plus dérégulé : c’est aussi scandaleux que ce qui s’est passé avant la guerre en Allemagne. Eux me répondent que si les lois du pays l’autorisent, ils ne voient pas où est le problème. Et nous retombons sur le positivisme de la loi évoqué plus haut et qui permet tout. La loi n’est pas là pour être juste mais pour être la règle du jeu que se donne tel groupe politique au pouvoir à un moment donné. Règle qui change tous les cinq ans. C’est une conception anglo-saxonne du droit pour le droit. C’est le triomphe du droit mais la défaite de la justice.

 
6. Vous souligniez, à l’issue de votre conférence de presse, que les voies d’expression du transhumanisme résident dans l’eugénisme et l’argent. A l’heure du « libéralisme intégral », où sa forme économique l’emporte d’emblée sous ses formes politique ou philosophique, comment la société civile peut-elle s’élever contre cette dénaturation de l’homme ?

 
Nous devons revenir à nos racines culturelles qui n’étaient par celles-là et notamment à une conception du droit au service du bien commun de la personne et non pas asservi aux ambitions politiciennes ni aux exigences égoïstes de telle ou telle communauté d’intérêt. Une loi injuste n’est pas une loi. Cela exige de sortir du positivisme et de considérer qu’il y a d’autres lois – non écrites – qui sont immuables et qui s’imposent au législateur. Elles ne sont pas nombreuses mais concernent le respect de la vie humaine du début à la fin, l’altérité sexuelle dans le mariage, la prééminence des parents sur l’Etat dans l’éducation des enfants. Ces questions échappent par nature au législateur. Il est incompétent par définition.
En même temps, et à court terme, si la force du marché semble s’imposer irrésistiblement de l’extérieur – comme c’est le cas pour cette médecine prédictive qui monnaye la peur et la promesse – rien n’oblige un système de santé à en donner accès gratuitement à ses bénéficiaires quand la solution proposée n’est pas l’élimination de la maladie mais celle du malade. C’est simple, mais il faut aujourd’hui être courageux pour être simple.
Mais surtout, il faut bien convenir que seule la culture chrétienne protège l’être humain inconditionnellement. Aucune vision humaine, humaniste, humanitariste ne peut rivaliser. Parce que la culture chrétienne est la seule à dire que l’homme a une valeur infinie à la mesure – sans mesure – de Celui qui l’a racheté.

 

Jean-Marie le Méné, Les premières victimes du transhumanisme, éditions Pierre Guillaume de Roux.

 

 

aloysia biessy