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Pascal Gauchon, directeur de la revue Conflits, était l’invité du Cercle Pol Vandroume à Bruxelles, le 15 juin 2016. L’équipe de France Renaissance s’est rendue sur place et propose un compte-rendu synthétique de cet exposé.

« Je suis la Guerre civile. […] Je ne suis pas la guerre des fourrés et des champs. Je suis la guerre du forum farouche, la guerre des prisons et des rues, celle du voisin contre le voisin, celle du rival contre le rival, celle de l’ami contre l’ami. Je suis la guerre civile, je suis la bonne guerre, celle où l’on sait pourquoi l’on tue et qui l’on tue : le loup dévore l’agneau, mais il ne le hait pas ; tandis que le loup hait le loup. Je régénère et je retrempe un peuple… » lance le personnage « la Guerre civile » d’Henry de Montherlant au tout début de la pièce du même nom écrite en 1965. Introduisant son discours par une citation du dramaturge français, Pascal Gauchon, directeur de la Revue Conflits, place d’entrée la guerre civile, thème de son intervention, dans une perspective littéraire et philosophique. Pourquoi la bonne guerre ? La guerre civile, qui met aux prises des gens d’une même Cité, d’une même ville, d’une même famille, n’était-elle au contraire la pire justement? A l’heure où les responsables politiques brandissent la menace imminente d’une guerre civile, comment appréhender la situation actuelle à l’aune de celle-ci.

I. Qu’est-ce que la Guerre civile ?

Sous la Grèce antique, la guerre civile Stasis, se distingue de la guerre, Polemos. Le premier terme désigne la guerre contre les ennemis de l’intérieur tandis que le second concerne la guerre contre les ennemis extérieurs, à savoir les barbares ou une autre cité grecque. Les guerres civiles tout au long de l’histoire humaine ne manquent pas : parmi les plus célèbres, on peut citer les luttes armées à l’intérieur de la République romaine (Pompée contre César, Octave contre Antoine, etc.), l’opposition entre Armagnac et Bourguignon dans la France du XIVe s., la guerre des deux Roses en Angleterre un siècle plus tard, et plus proche de nous l’insurrection vendéenne, les guerres carlistes en Espagne, la guerre d’Espagne ou encore les nombreux conflits qui déchirent le continent africain et le Proche-Orient actuellement.

Si a priori, la guerre civile depuis l’époque moderne est celle qui a lieu au sein d’un même Etat, d’aucuns par extension, considèrent qu’elle peut aussi être conçue comme une guerre entre Etats d’une même civilisation selon la célèbre formule de Victor Hugo « une guerre entre Européens est une guerre civile ». Les Première et Seconde Guerres mondiales, bien qu’elles aient été un affrontement entre Etats, seraient donc à mettre au rang de la guerre civile. En outre, les guerres civiles n’excluent pas l’implication de puissances étrangères qui peuvent être nombreuses. Une constante : la guerre civile est ce moment où l’ordre ancien se désagrège pour laisser place à un ordre nouveau. La guerre de Péloponnèse entre Athéniens et Spartes témoigne de la décomposition de la société grecque pour aboutir à l’arbitrage de la Perse.

D’un point de vue juridique, ce n’est que récemment qu’il existe un « droit de la guerre civile ». En cela, la guerre civile n’a rien de civil puisqu’elle implique délitement de l’autorité souveraine légitime, autorité chargé de produire et faire respecter les lois. La Convention de Genève de 1949 apporte très peu de réponse aux problèmes juridiques soulevés par les guerres civiles si bien qu’il faut attendre 1977 pour que soient enfin pris en compte les « confits armés non internationaux », par le biais d’un protocole additionnelle à la Convention dont la fin première est la protection des populations civiles. En 1998, la création de la Cour pénale internationale franchit une étape supplémentaire en érigeant les violences contre les civils comme des crimes de guerre passibles de poursuites.

II. La guerre civile est-elle possible chez nous ?

Définir la guerre civile, c’est aussi s’intéresser de près à son émergence. Comment des populations vivant pacifiquement peuvent en arriver à des extrémités. Les principales théories forgées par des auteurs anglo-saxons tels que Paul Collier, Anke Hoeffler ou David Keen tendent à montrer que les guerres civiles sont indissociables des sociétés ayant des communautés se distinguant sur des bases économiques, sociales, religieuses, ethniques, nationales, politiques… L’addition de ces clivages rend généralement extrêmement difficile de circonscrire la cause à l’origine du conflit. La guerre d’Espagne illustre cette difficulté, elle qui a opposé partis de gauche et partis de droite, Castille et provinces périphériques, ouvriers et patrons, catholiques et laïcs, salariés agricoles et propriétaires terriens.

Dans le monde contemporain, l’heure est moins à l’affrontement des classes tel qu’en rêvaient les marxistes puis les soviétiques qu’à l’opposition religieuse, phénomène qui doit être mis en rapport avec l’essor de l’islamisme. Ressentiment et cupidité naissent des tensions qui peuvent exister entre les divers clivages cités au paragraphe précédent. Rares sont les guerres civiles résultant d’un sentiment unique.

Selon Pascal Gauchon, plusieurs étapes caractérisent l’émergence d’une guerre civile au sein d’une société.

Tout d’abord, il y a le temps de l’ « illusion », période où les clivages ne sont pas perçus comme une menace au maintien d’une société harmonieuse. C’est le fait actuellement de célébrer le « vivre-ensemble », la « diversité », le multiculturalisme. Certains prétendent que cette célébration est essentielle pour empêcher la guerre civile tandis que d’autres prétendent que ce sont les valeurs américaines (société de consommation et industrie l’éviteront. Comme le disait Baudelaire : « L’Américain est un être positif vain de sa force industrielle, et un peu jaloux de l’Ancien continent. (…) Il est si fier de sa jeune grandeur, il a une foi si naïve dans la toute-puissance de l’industrie, il est tellement convaincu qu’elle finira par manger le Diable… ».

Vient ensuite le temps de l’ « exacerbation » des différences, des clivages. Des divisions graves apparaissent et fracturent la société, souvent sous l’effet catalyseur d’une crise politique ou économique, l’apparition d’une nouvelle religion, de nouvelles communautés ethniques, ou encore l’émergence d’une idéologie neuve.

Les antagonismes engendrent la peur, troisième phase conduisant à la guerre civile. Cette peur est renforcée si les rapports de force entre les groupes évoluent : les changements démographiques comme ce fut le cas en Irlande du Nord, au Kosovo ou au Liban, d’une intervention ; les interventions étrangères – l’ingérence française en Libye par exemple – sont autant de détonateurs potentiels d’une guerre civile.

Enfin, arrive le moment où les clivages se cristallisent, convergent et provoquent la formation de deux camps opposés. Le terrorisme islamique cherche à provoquer cette cristallisation. Mais, en dépit de la situation actuelle, Pascal Gauchon affirme que le risque de guerre civile dans l’immédiat est faible car ceux-ci ont forgé une identité forte qui transcende encore les clivages et contribuent à maintenir la paix intérieure, grâce en partie à leurs forces de police. Toutefois, la politique du « pas d’amalgame » faite par souci de ne pas jeter la majorité de la communauté musulmane dans les bras des terroristes islamiques affaiblit l’Etat et sa capacité de s’imposer aux communautés étrangères, lesquelles en profitent pour grignoter les règles communes. Autant d’abandons qui entraînent une dissolution de la société et rend de plus en plus perméable aux revendications des terroristes la majorité de la communauté musulmane installée en Europe. Cette perméabilité est patente dans le quartier bruxellois de Molenbeek, où de l’aveu même de Jan Jambon ministre de l’Intérieur belge, Salah Abdeslam a bénéficié après les attentats de Paris d’un fort soutien.

 

En conclusion, Pascal Gauchon, bien qu’il estime que la guerre civile n’est pas proche sur le territoire national, établit un lien entre guerre civile et mondialisation qui brasse les peuples, les idées et les croyances. Selon lui, ni les terroristes, ni ceux qui se défendent seraient responsables de la guerre civile. Les premiers responsables sont ceux qui légitiment les revendications communautaristes et décrivent l’histoire européenne comme une suite d’événements honteux pour lesquels les Européens devraient se sentir coupable, les mêmes qui remettent en cause les frontières et dénigrent les populations légitimement attachées à leur culture, à leur mode de vie, et craignant de disparaître. La mondialisation exacerbe les identités et érige de nouvelles frontières. Incapables de s’entendre, les différentes composantes de la société tendent à s’isoler, à se braquer. C’est sur ce terreau que les islamistes agissent pour faire éclater, partout dans le monde, les sociétés où ils vivent. En ce sens, pour Pascal Gauchon, la guerre civile ne serait rien d’autre que « la guerre de la mondialisation ».

Sources 

  • Conférence de Pascal Gauchon au cercle Pol Vandroume
  • « La guerre civile », Conflits, n°8, avril-mai-juin 2016

 

 

aloysia biessy