conf_inalco

Tancrède Josseran est attaché de recherche à lInstitut de Stratégie Comparées (ISC). Il est lauteur de La nouvelle puissance turque (Ellipses, Paris, 2010), ouvrage pour lequel il a été couronné du Prix du festival de géopolitique et de géoéconomie de Grenoble. Il a accepté de répondre aux questions de France Renaissance concernant la démission du premier Ministre turc Ahmet Davutoglu.

France Renaissance. Le 5 mai, Ahmet Davutoglu a annoncé sa démission auprès de Recep Tayyip Erdogan. Avant de revenir sur les raisons de cette démission, pouvez-vous décrire la relation entre les deux hommes ?

Tancrède Josseran. Erdogan et Davutoglu sont des camarades de combat de 30 ans. Tous les deux se sont croisés à la fin des années 70 dans les rangs de lUnion Nationale des Etudiants Turcs (MTTB), véritable école de cadres de la droite radicale. Ils cultivent le même scepticisme quant à la brutalité des réformes kémalistes qui auraient coupé la Turquie de son identité profonde. Lun comme lautre veulent se rattacher au passé ottoman et rendre à lIslam toute sa place dans un pays en proie aux déchirures ethniques et sociales. Cependant, la comparaison sarrête là. Les deux hommes ne sont pas forgés sur la même enclume. Dun côté, il y’a Erdogan, le cador des bas-fonds dIstanbul au verve haut. De lautre, Davutoglu, un Professeur aussi discret quaffable, adepte de lambiance feutrée des bibliothèques et des colloques universitaires. Au départ, cet attelage improbable fonctionne. Leurs différences font leur complémentarité. Davutoglu, le Hoca, [le maître] est le logiciel idéologique de la « Nouvelle Turquie ». Erdogan, est lordinateur qui le vulgarise au plus grand nombre. En 2009, Davutoglu prend les manettes de la politique étrangère. En quelques années il hisse la Turquie, puissance émergente, au cœur de l’échiquier planétaire. Cinq ans plus tard (2014), dans la foulée de son élection à la magistrature suprême, Erdogan ladoube Premier Ministre.

France Renaissance. Tout en réitérant sa loyauté auprès du Président, le fossé se creuse entre Davutogulu et Erdogan. Demande de relance des pourparlers avec les Kurdes, opposition à la détention des journalistes soupçonnés d’espionnage,… : sont-ce là les causes du forfait de l’ancien Premier Ministre selon vous ?

Tancrède Josseran. Dès son élection à la Présidence de la République, Erdogan a signifié quil ne serait pas un Président potiche. Il souhaite assurer de manière effective lensemble de ses prérogatives et ne laisser à son ministre quun simple rôle dexécutant. Lobjectif est à terme de liquider le parlementarisme au profit dun régime présidentiel assumé. Or, si Davutoglu manque de charisme, il jouit dune aura intellectuel qui lempêche dadopter, ne serait-ce que par question damour propre, une attitude trop servile. Erdogan prend au fur et à mesure ombrage du prestige de son Premier Ministre et de ses vélléités dindépendance. On peut citer pèle mêle, son succès européen qui permet aux Turcs de voyager dans lespace Schengen sans visa, ses rencontres fréquentes avec des dirigeants occidentaux. Ainsi, alors quObama a ostensiblement boudé Erdogan à loccasion de sa visite officielle aux Etats-Unis, il invite Davutoglu à la Maison Blanche le mois suivant. De plus, le Premier Ministre turc bénéficie dune bonne réputation chez les technocrates de lappareil dEtat qui apprécie son pragmatisme. Crime de lèse-majesté suprême, Davutoglu, en tant que Président de lAKP, renâcle à désigner des proches dErdogan dans lorganigramme du parti islamo-conservateur. Cest la goutte deau qui fait déborder le vase. Lentourage dErdogan commence à nourrir de sérieuses interrogations sur le Premier Ministre. En réalité, Erdogan, est conscient que son image internationale est détestable. Le Président turc sait quil a suscité lirritation tant à Bruxelles qu’à Washington. Européens et Américains avaient, à lorigine, beaucoup misé sur la Turquie,  modèle de « démocratie islamique », qui devait entraîner toute la région dans son sillage. La déception a été à la mesure des espoirs placés en Ankara. De surcroît, les événements de la place Taksim (2013) et la contestation dont a fait lobjet Erdogan ont ancré en lui la certitude quil existe une vaste conjuration vouée à perte. Plus que tout, Erdogan semble craindre le spectre dun AKP 2.0 et sa mise sur la touche progressive par son Premier Ministre avec laval des Occidentaux. Cest dans les grandes lignes, lacte daccusation dressé par un proche dErdogan sur un blog à quelques heures de sa disgrâce. Deux choses sont reprochées à Davutoglu: son manque dentrain à vouloir réécrire la constitution dans un sens plus présidentiel et la bienveillance suspecte dont lOccident lauréole. La loyauté du Hoca est-elle en cause ? Pas véritablement. Le Premier Ministre turc sest retrouvé victime dune conjonction malheureuse. La méfiance exacerbée dErdogan, conjuguée à la volonté de Davutoglu de ne pas être un Ministre croupion et à la surenchère de leurs entourages réciproques, ont creusé la tombe du Hoca.

 

 

France Renaissance. La démission de Davutoglu, membre du gouvernement à la position jugée plus modérée que celle du Président, risque-t-elle d’engendrer un durcissement de l’attitude d’Erdogan – notamment en ce qui concerne la posture de la Turquie vis-à-vis de la Russie et des Kurdes ?

Tancrède Josseran Depuis son arrivée au pouvoir, Erdogan sest débarrassé tour à tour de trois catégories dadversaires: lestablishment militaro-kémaliste, la confrérie de Fethullah Gülen au sein de la mouvance islamique, et de rivaux potentiels, Abdullah Gül et Ahmet Davutoglu, dans son propre parti. Désormais, le Président turc a la voie libre pour inaugurer le grand chantier de son quinquennat, la refonte de la constitution héritée des années 80. Erdogan dresse contre cette dernière le réquisitoire classique du parlementarisme. En raison de la dispersion des pouvoirs, la démocratie libérale ajourne sans cesse la prise de décision. La Turquie vit des circonstances exceptionnelles (insurrection kurde, guerre à ses frontières). Elle nécessite donc un pouvoir dexception. Sans loctroi de nouveaux pouvoirs au Président, la Turquie serait condamnée selon les mots dErdogan à n’être quun « lion végétarien ». Significatif, Erdogan propose de reformuler larticle 101 de la constitution de la manière suivante: « le Président est le chef de lEtat et de lexécutif ». Dans la même veine, Erdogan, sen prend au régime des partis accusés dignorer lintérêt général au seul profit de corporatismes égoïstes. Il y oppose la notion de Milli Irade ou Volonté Nationale. La nation [Milli] dans lesprit dErdogan désigne la majorité sunnite conservatrice de la population. Détenteur dun mandat direct issu du suffrage universel, le Président turc estime incarner le peuple. Défendre la démocratie, cest donc en préserver les deux piliers de base qui sont lidentité et lhomogénéité. Geste fondateur du politique, Erdogan désigne les ennemis de la « Turquie nouvelle»: les gauchistes les laïcards, les kurdistes. Quil soit confondu avec l’étranger qui menace lintégrité territoriale ou à des groupes accusés de miner lEtat de lintérieur, lennemi chausse la figure dune altérité radicale quil est impératif dextorquer du corps national. Cest ici que se pose la question kurde et de lenlisement du processus de paix. Le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et Ankara sont accord sur le principe de négociation moins sur les solutions. Erdogan fidèle a une vision ottomaniste a toujours considéré le problème kurde comme un avatar mortifère du centralisme kémaliste. Le développement économique couplé à loctroi de quelques droits culturels soupoudré dappel à la fraternité islamique font offices de feuille de route. A linverse, les Kurdes exigent loctroi dune réelle autonomie sur le modèle de la Catalogne, avec en arrière-pensée lidée darriver un jour à lautodétermination.

En substance, la Turquie se pose aujourdhui en tête de proue de ces pays qui, de Moscou à Singapour en passant par Budapest, tournent le dos à un « Occident libéral-libertaire ». Cest la démocratie ilibérale. Le concept de démocratie non libérale a été élaboré par le journaliste américain Fareed Zakaria dans un article de la revue Foreign Affairs (1997) à propos de « régimes démocratiquement élus, souvent réélus ou renforcés par des référendums qui ignorent les limites constitutionnelles de leurs pouvoirs ». A cela sajoute un même attachement pour les solidarités organiques (nation, famille, religion) au détriment de lhédonisme en vogue en Europe et aux Etats-Unis. Quant à la politique étrangère, elle est peu susceptible d’évoluer. Au zénith de son prestige au début des Printemps arabes, la diplomatie turque a sombré dans un état de décrépitude avancé. La confessionnalisation de la politique dAnkara au seul profit dun axe sunnite (Qatar, Arabie Saoudite), les immixtions répétées en Syrie, Irak, Egypte ont réactivé dans les capitales arabes de vieux réflexes anti-turcs. A ce sombre tableau sajoute la dégradation des rapports turco-russes. Toutefois quelque soient les tensions entre Poutine et Erdogan, les deux chefs dEtat ont conscience que leur opposition sur le dossier syrien est géopolitique. Aucun ne souhaite singérer dans les affaires de lautre. La démocratie libérale échappe à leur horizon. A ce titre, Poutine a refusé de placer la Turquie sous embargo énergétique (la Russie fournit 60% du gaz et 40% du pétrole à Ankara) après la destruction dun chasseur russe (2015). De même, Erdogan napplique pas les sanctions européennes contre la Russie après de lannexion de la Crimée. Réalistes, Turcs et Russes sacceptent comme des puissances aux intérêts opposés car dabord attachés à leur souveraineté.

France Renaissance. D’aucuns soulignent que le départ d’Ahmet Davutoglu constitue une « bonne nouvelle pour l’Europe »[1] . En tant que principal interlocuteur de l’Union Européenne dans le cadre de l’accord pour la régulation du flux de « migrants » au sein de l’Union, son départ permettrait de mettre en évidence l’absence de volonté politique du Président à cet égard – je cite : « qui ne ferait rien pour tarir le flot de migrants ». Le départ de Davutoglu est-il véritablement une bonne nouvelle pour l’Union Européenne ?

Tancrède Josseran Lattitude dErdogan envers lEurope a toujours été dictée par des considérations dordre domestique. Dans un premier temps, lUE et son cortège dharmonisation juridique ont été les leviers dArchimède qui ont permis a Erdogan de renvoyer pacifiquement larmée dans ses casernes. Ensuite, lardeur réformatrice de lAKP sest essoufflée. Les obstructions françaises et chypriotes ont fait le reste. Depuis 2005, 15 chapitres sur 35 de lacquis communautaire ont été ouverts et 1 seul a été refermé. Erdogan a parfaitement compris que lUE se situe aux antipodes de son projet politique. Adhérer à lUE, cest faire sien les standards de lUE en matière institutionnelle, (Etat de droit, séparation des pouvoirs) mais également dans le domaine sociétal. Et ce nest pas sans équivoque pour un parti qui porte au pinacle le sacré, le respect de la famille et le sens du devoir. Les exemples sont légions. L’éducation, et les cours dinstruction religieuse obligatoires dans lenseignement public sont au premier chef concernés. La redéfinition du mariage au profit de louverture aux couples homosexuels, la question de lavortement, du rôle de la femme sont aussi dans le viseur de la Commission Européenne. LAKP craint la dilution progressive des limites, hiérarchies et distinctions qui scandent le socle de toute société traditionnelle. Si Erdogan ne met pas fin au processus dadhésion, cest quil continue à en retirer certains bénéfices. Chaque année, Bruxelles verse 671 millions de crédits de préadhésion à Ankara. Ensuite, il permet à la Turquie de peser sur les mécanismes décisionnels européens. La crise migratoire est à cet égard révélatrice. La Turquie qui accueille 2 millions de réfugiés syriens sur son sol estime quelle a le droit à des compensations. Elle exige donc une aide financière, le déblocage de quelques chapitres dadhésion à titre symbolique, mais surtout la levée des restrictions qui empêchent les Turcs de voyager en Europe sans visa. Cest une mesure qui en Turquie a une portée très concrète. En effet, les Turcs jugent scandaleux quils ne soient pas soumis au même régime de circulation que les Serbes, les Albanais, pourtant eux aussi candidats. En outre, la libre circulation des travailleurs permet de se débarrasser du fardeau des centaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Et dans un contexte de croissance en berne de bénéficier de lenvoi de précieuse devises. Erdogan est en position de force avec ou sans Davutoglu. Il sait quil contrôle les vannes de l’émigration et que les Européens sont obligés de céder à ses exigences de peur dun nouveau tsunami migratoire .

 

France Renaissance. Quel type de personnalité Recep Tayyip Erdogan va-t-il nommer selon vous ?

 

Tancrède Josseran Plusieurs candidats aux profils très variés sont dores et déjà en lices. Le nom de lancien ministre des Transports, Binali Yildirim, est souvent cité. Malheureux candidat à la mairie dIzmir, il partage avec Erdogan certaines turpitudes financières. Plus discrets, Mehmet Ali Sahin et Yalçin Akdogan offrent des gages de sérieux. Le premier est économiste et a fait de la rigueur sa doxa. Le second théoricien de la « Démocratie Conservatrice » est un féroce contempteur du monde moderne. Le choix dErdogan pourrait se porter sur une personnalité plus charismatique, Numan Kurtlumus, issu dun petit parti religieux,le Saadet parti. Il aurait lavantage de renouveler la matrice idéologique de lAKP en sinspirant des mots dordre sociaux et populaires de la mouvance islamiste des années 80-90. Enfin, le Président pourrait être tenté de faire appel à un membre de son premier cercle, de sa famille. Berat Albayrak, fringant ministre de l’énergie, est le gendre dErdogan dont il a épousé Esra. Certes, son expérience pratique est plus que réduite, mais le Président décide, le Ministre exécute

[1] Jean-Paul Baquiast, Erdogan licencie Ahmet Davutoglu, Mediapart, 8/05/2016.

aloysia biessy